LES PLANTES
Il est temps d'explorer
La sensibilité végétale : au cœur d’une thèse interdisciplinaire
Dans cet épisode un peu à part de Restez pas planté là, Lucia passe de l’autre côté du micro pour partager un travail qui l’a habitée pendant plus de trois ans : sa thèse consacrée à la sensibilité des plantes.
PODCASTDOCUMENTAIRE
À partir d’une question simple : Comment les plantes perçoivent-elles leur environnement ? l’enquête nous emmène à la croisée de la biologie, de la philosophie et de l’histoire des sciences.
On y découvre des organismes loin d’être immobiles ou passifs, capables de capter, transmettre et intégrer une multitude de signaux.
Mais cet épisode est aussi une invitation à interroger notre regard. Pourquoi avons-nous tant de mal à reconnaître ces capacités ? Que doit-on à des héritages anciens, d’Aristote à René Descartes, qui ont durablement relégué les plantes au second plan du vivant ?
Entre expériences en laboratoire, débats scientifiques et réflexions plus sensibles, Lucia ouvre un espace de questionnement délicat : que signifie être vivant, être sensible — et quelle place choisissons-nous d’accorder aux plantes dans notre monde ?
🌿 Un épisode pour ralentir, déplacer son regard…


A l'origine de cette thèse et des questions abordées :
C'est un épisode que Lucia avait vraiment envie de faire depuis un moment. Elle a soutenu sa thèse il y a peu, et c'est un travail qui l'a vraiment habitée pendant un peu plus de 3 années. Et puis… c'est exactement le genre de sujet pour lequel on a créé ce podcast, non ?
Effectivement, la sensibilité végétale, une question qui semble simple au premier abord, et qui est en réalité un vrai gouffre philosophique, biologique, épistémologique… On va essayer de ne pas y tomber, mais on va y plonger quand même !
La question de départ de la thèse, c'était finalement assez simple à formuler : comment les plantes sont sensibles ? Comment perçoivent-elles leur environnement ? Mais pour y répondre sérieusement, j'ai réalisé qu'il fallait creuser dans des directions très différentes la biologie cellulaire, l'histoire des sciences, la sociologie des chercheurs, la géographie, la philosophie… C'est une thèse interdisciplinaire, et c'est ce que nous voulons vous faire découvrir.
On va y aller étape par étape. Mais avant tout pourquoi cette question ? Pourquoi la sensibilité des plantes ?
Parce que ça touche à quelque chose de très fondamental dans notre rapport au vivant. Et parce qu'on est à un moment charnière. Les droits des animaux s'étoffent, certaines forêts obtiennent des personnalités juridiques, des rivières aussi — on redéfinit nos relations avec les non-humains. Dans ce contexte, la question de savoir ce que ressent une plante — au sens large du terme — n'est plus seulement académique. Elle est éthique et politique.
D'où vient notre cécité aux plantes ?
Alors commençons par l'histoire. Parce que quand on parle de sensibilité végétale, on se heurte très vite à quelque chose : une sorte de résistance culturelle profonde. L'idée que les plantes ne ressentent pas, c'est pas juste une opinion, c'est presque une évidence. D'où ça vient ?
Ça vient de très, très loin ! Et quand on dit loin, onparle d'Aristote. Dans sa scala naturae, son grand classement du vivant, il distinguait trois types d'âmes. Les plantes n'auraient qu'une âme végétative — elles peuvent croître et se reproduire, c'est tout. Les animaux ont en plus une âme sensitive, qui leur permet de sentir. Et les humains, au sommet, ont les trois, avec l'âme intellectuelle en bonus.
Bien qu'ancienne, ce classement a encore des conséquences sur nos cultures contemporaines. Cette hiérarchie du vivant, elle a traversé les siècles quasiment intacte. Théophraste, qui est pourtant le fondateur de la botanique et le disciple d'Aristote, avait bien observé que les plantes réagissent à la lumière, qu'elles bougent... mais dans le cadre conceptuel aristotélicien, ça restait des réactions purement mécaniques. Puis au XVIIe siècle, Descartes conçoit les animaux comme des machines — et les plantes encore plus évidemment. La Mettrie radicalise ça. Et Linné, au XVIIIe, en donne une formulation qui va rester comme une évidence : "Les minéraux croissent, les végétaux croissent et vivent, les animaux croissent, vivent et sentent." C'est propre, c'est simple — et ça exclut définitivement les plantes de la sphère du sensible.
La tradition judéo-chrétienne, par exemple dans la Genèse, Dieu crée la végétation avant les animaux et les humains. L'humain est invité à dominer la nature. Dieu demande à Adam de donner des noms aux animaux, mais les plantes ne méritent pas cette attention. Et symboliquement, lors du Déluge, les plantes ne sont même pas embarquées dans l'arche de Noé ! Il y a une chercheuse, Lynn White, qui a analysé cet héritage judéo-chrétien et qui propose que cette distinction radicale entre l'humain et le reste du vivant est une des racines de notre rapport utilitariste à la nature et peut-être même une racine de la crise écologique actuelle.
Dans l'art rupestre également, il y a une asymétrie frappante dans les représentations : pensez aux peintures rupestres de Chauvet il y a un foisonnement d'animaux, bisons, chevaux, rhinocéros... les plantes sont quasi inexistantes. Ursula Le Guin a analysé ça avec ce qu'elle appelle sa "théorie du panier" : nos mythes fondateurs valorisent l'action dramatique de la chasse, plutôt que la collecte végétale — qui était pourtant essentielle à la survie des populations.
On parle de plant blindness la cécité aux plantes. Ce n'est pas une absence d'intérêt, mais un manque d'attention pour les capacités végétales. Il y a même des études en cognition visuelle qui montrent que les humains perçoivent et retiennent mieux les images d'animaux que de plantes une préférence perceptive qui pourrait remonter à nos besoins de chasseurs-cueilleurs. Et l'immobilité apparente des plantes renforce évidemment cette invisibilisation.
Alors que les plantes bougent en vrai. Grâce aux techniques de vidéo en accéléré — le time-lapse — on voit que les plantes sont loin d'être immobiles. Elles déploient des mouvements constants, orientés, adaptés. Leurs tiges s'orientent vers la lumière, leurs racines explorent le sol, leurs feuilles s'ouvrent et se ferment... Tout ça est invisible à notre échelle de temps, mais c'est réel. On peut parler également de déplacement à l’échelle des graines notamment ou même de la multiplication végétative des plantes.


Scala naturae ou L'échelle de l'ascension et de la descente de l'esprit de Ramon Lull
Qu'est-ce que la sensibilité, exactement ?
Avant d'aller plus loin, il faut clarifier un terme, parce qu'il est au cœur de tout : "sensibilité". C'est un mot qui veut dire beaucoup de choses selon les disciplines.
Et c'est une des premières choses que Lucia a faite pour sa thèse — clarifier ce qu'elle entendait par là. Parce que le mot "sensibilité" peut désigner des niveaux très différents. Il y a la sensibilité au sens biologique : la capacité à percevoir un stimulus, à le transmettre, à l'intégrer et à y répondre de manière adaptée. C'est cette acception-là que j'utilise en priorité.
La sensibilité peut aussi avoir une dimension relationnelle — les plantes ne sont pas dans leur coin, elles s'inscrivent dans un réseau d'interactions avec d'autres organismes. Et puis il y a la dimension psychique — l'expérience subjective, les émotions — qui est très peu probable chez les plantes, et pour laquelle on n'a de toute façon pas les outils conceptuels pour l'investiguer. Donc dans ma thèse, je reste bien dans les dimensions biologique et relationnelle. Ce qui est déjà immense !
La sensibilité biologique chez une plante c'est une chaîne d'événements. D'abord, il y a un stimulus : de la lumière, de la gravité, une variation de température, de l'humidité, des signaux chimiques émis par d'autres organismes... La plante le reçoit — c'est la réception. Puis elle le convertit en signal électrique ou chimique qui se propage à travers ses tissus — c'est la transmission. Ensuite, elle intègre ces informations pour produire une réponse adaptée : elle peut orienter sa croissance, activer des défenses chimiques, fermer ses stomates, émettre des composés volatils pour avertir ses voisines...
Il y a des signaux électriques chez les plantes ! On en avait déjà parlé dans d'autres épisodes, mais ça peut rester surprenant. Et ça, c'est quelque chose qui est connu depuis très longtemps, dès 1873 avec Burdon-Sanderson, mais qui a été largement négligé pendant le XXe siècle. Aujourd'hui, c'est très bien documenté. Les plantes génèrent et transmettent des signaux électriques qui sont comparables dans leur principe à ceux des neurones — même si les mécanismes et les structures biologiques sont très différents. Ces signaux permettent de coordonner des réponses rapides à travers tout l'organisme, à partir d'un stimulus localisé.
Une réponse coordonnée... mais sans cerveau ? Sans système nerveux central ?
Exactement, et c'est ça qui est fascinant ! La plante n'a pas d'organe centralisé pour intégrer l'information. C'est ce qu'on appelle une coordination distribuée — chaque cellule, chaque tissu participe à la régulation de l'ensemble. Il y a une étude magnifique là-dessus : quand une feuille est attaquée par un insecte, la plante mobilise en quelques minutes non seulement le renforcement des tissus affectés, mais aussi la synthèse de substances répulsives, et même l'émission de composés volatils pour prévenir les plantes voisines. Tout ça, orchestré sans cerveau, de l'échelle moléculaire à l'organisme entier.
Cela oblige vraiment à décaler notre regard. On a tendance à définir l'intelligence ou la sensibilité à partir du modèle humain — un cerveau centralisé, des neurones. Mais l'évolution a trouvé d'autres façons d'arriver à des résultats similaires.
Et il y a aussi tout le réseau souterrain — les champignons, les mycorhizes... La sensibilité végétale n'est pas uniquement un phénomène interne à la plante. Elle se déploie aussi dans ses relations avec d'autres organismes. Les symbioses mycorhiziennes, par exemple — ces associations entre les racines des plantes et des champignons — permettent des échanges de ressources et d'informations souterrains entre plantes.
Les plantes ne sont pas des individus isolés, elles font partie d'un réseau relationnel plus large. Ce que les géographes diraient, c'est que la sensibilité végétale a une dimension à la fois individuelle, collective, et même paysagère.
Extrait du livre "Sensibles par nature : la vie invisible des plantes révélées par les sciences"
L'expérience de la lidocaïne — les anesthésiants et les plantes
On arrive à une des parties les plus surprenantes de la thèse. Notamment par l'étude de l'effet d'un anesthésique chez les plantes: la lidocaine. La lidocaïne, c'est l'anesthésiant qu'on vous injecte chez le dentiste.
L'idée vient d'une observation fondamentale qu'avait faite Claude Bernard au XIXe siècle. Il avait montré que les anesthésiants fonctionnent sur tous les êtres vivants — les animaux, mais aussi les plantes, les champignons, les bactéries. Et il en avait tiré une conclusion frappante : "Ce qui est vivant doit sentir et peut être anesthésié, le reste est mort." C'est une phrase qui m'a vraiment accrochée. Parce qu'elle pose une question profonde : si tous les vivants sont anesthésiables, qu'est-ce que ça nous dit sur la nature de la vie ? Et sur la nature de la sensibilité ?
Au sens strict, l'anesthésie correspond à la perte de l'aísthêsis — c'est un mot grec qui désigne la faculté de percevoir par les sens. Une anesthésie, c'est une déconnexion de l'environnement — la capacité à recevoir des stimuli et à y répondre est mise en pause. Et ce qui est remarquable, c'est que cette capacité d'être anesthésié est conservée dans tout le vivant, des bactéries aux mammifères. Ça suggère qu'elle remonte probablement à un ancêtre unicellulaire commun, et que les cibles moléculaires de ces anesthésiants — en particulier les canaux ioniques dans les membranes cellulaires — sont conservées à travers l'évolution.
Les expériences s'appliquaient aux plans de riz et de tabac. D'abord par l'application de la lidocaïne à plusieurs concentrations, et ensuite par la mesure de différents effets. D'abord au niveau cellulaire : on observe que la lidocaïne perturbe la signalisation calcique dans les cellules végétales. Le calcium, c'est un messager crucial dans la communication cellulaire — quand la plante perçoit un stimulus, elle déclenche souvent une variation de la concentration en calcium. Et la lidocaïne vient brouiller ça.
A l'échelle de la plante entière, c'est encore plus frappant. La brulure d'une feuille de riz — c'est un stimulus qui normalement déclenche une réponse électrique qui se propage à travers toute la plante. Puis l'observation quand on prétraite les racines avec de la lidocaïne, ce signal électrique est drastiquement réduit. Il est inhibé. On a reproduit l'expérience sur du tabac, et c'est pareil. Ce que ça nous dit, c'est que la lidocaïne peut limiter la signalisation à longue distance chez les plantes —comme elle bloque la conduction nerveuse chez l'animal.
Ce qui suggère que les mécanismes impliqués sont similaires. Et c'est passionnant d'un point de vue évolutif. Les récepteurs du glutamate, par exemple — qui sont une des cibles probables de la lidocaïne chez les plantes — sont des parents évolutifs très proches des récepteurs que la lidocaïne cible chez les animaux. Les plantes et les animaux ont des ancêtres communs très lointains, mais certaines structures moléculaires fondamentales ont été conservées à travers des centaines de millions d'années d'évolution.
Et ça soulève alors une question philosophique : si l'anesthésie est universelle dans le vivant, qu'est-ce que ça dit sur la conscience ? Sur la sensibilité ?
C'est une question qui nous a beaucoup occupée ! Et il y a deux façons de la lire. La première — défendue notamment par Jim Sonner et Max Kelz — c'est que cette universalité de l'anesthésie doit avoir un avantage adaptatif. Si tous les vivants peuvent être anesthésiés, ce n'est peut-être pas un hasard évolutif, et il doit y avoir une fonction à ça. La deuxième, et c'est l'hypothèse que je trouve intellectuellement la plus honnête, c'est que la capacité à être anesthésié pourrait être un épiphénomène — pas une adaptation, mais une conséquence inévitable de la structure même du vivant. Les canaux ioniques, qui sont les cibles des anesthésiants, sont présents chez tous les vivants parce qu'ils sont indispensables à la vie cellulaire. Et le fait qu'ils soient anesthésiables, ce serait juste... un défaut intrinsèque de ces outils moléculaires. Comme l'a dit Jean-Claude Ameisen pour l'apoptose — la mort cellulaire programmée — le pouvoir d'autodestruction pourrait être la conséquence inévitable du pouvoir d'auto-organisation qui caractérise la vie.
De cette manière, on pourrait penser que la sensibilité — au sens de la capacité à être affecté par l'environnement — est une propriété fondamentale et inhérente à la structure moléculaire de la vie. Et que la perte de cette sensibilité, l'anesthésie, en est le revers inévitable.
Les plantes sont-elles conscientes ? La controverse
On arrive à un terrain glissant, mais passionnant. On plonge dans les débats scientifiques sur la conscience végétale. Et là, les choses deviennent vraiment animées.
C'est peu de le dire ! La neurobiologie végétale — le champ de recherche qui s'intéresse à l'intelligence et à la conscience des plantes — est peut-être un des sujets les plus controversés en biologie contemporaine. Des chercheurs comme Frantisek Baluška, Stefano Mancuso ou Anthony Trewavas ont proposé, à partir des années 2000, que les plantes ont des formes d'intelligence, de cognition, voire de conscience. Et ça a provoqué des réactions extrêmement vives.
Des accusations d'anthropomorphisme, de manque de rigueur, de détournement de vocabulaire... En 2007, un groupe de scientifiques a publié une prise de position très ferme contre la neurobiologie végétale, considérant que les termes utilisés — intelligence, neurones, mémoire — étaient des analogies trompeuses appliquées à des plantes qui n'ont ni neurones ni cerveau.
Ainsi, les partisans de la "neurobiologie végétale" rétorquent que le neuroncentrisme — l'idée que la conscience et l'intelligence nécessitent obligatoirement un cerveau — est lui-même un biais. Que l'évolution a peut-être trouvé d'autres substrats pour des fonctions similaires. Et qu'on ne peut pas a priori exclure des formes de cognition distribuée, non neuronale. Certains vont jusqu'à proposer que la conscience aurait émergé très tôt dans l'évolution, peut-être même chez les organismes unicellulaires — c'est la position de Baluška et Reber — et que les neurones et le cerveau ne seraient qu'une version hyper-optimisée de quelque chose de beaucoup plus fondamental.
C'est une proposition très radicale, et très controversée. Mais il faut noter qu'en 2024, plus de 300 chercheurs ont signé la "Déclaration de New York sur la conscience animale", qui propose qu'une possibilité d'expérience consciente existe chez la plupart des animaux — y compris les insectes. Donc la frontière se déplace, lentement mais réellement. La question n'est plus "les humains seuls sont conscients ?" mais "jusqu'où descend-on dans l'arbre de la vie ?" Et ça ouvre inevitablement la porte à se poser la question pour les plantes.
Mais Lucia est très prudente. Ce que la biologie nous permet de dire avec certitude, c'est que les plantes perçoivent, intègrent des informations et répondent de manière adaptée. C'est établi, documenté, reproductible. La question de la dimension psychique — l'expérience subjective, une éventuelle intériorité — c'est quelque chose pour lequel on n'a tout simplement pas les outils conceptuels ni empiriques pour l'investiguer chez les plantes. Et projeter sur elles des catégories issues de la psychologie animale ou humaine serait méthodologiquement imprudent. Mais ça ne veut pas dire qu'il faut fermer la porte définitivement.


Extrait de "sensibles par nature" des éditions Ulmer. Claire Martha.




Expérience de Claude Bernard testant l'effet de l'ether sur les mouvements du Mimosa pudica
Enquêter sur les scientifiques eux-mêmes
Et c'est là où ma double casquette de biologiste et de géographe entre en jeu. En géographie, on s'intéresse aux relations entre les sociétés et les milieux, aux pratiques, aux représentations. Et j'ai réalisé qu'on ne pouvait pas comprendre la question de la sensibilité végétale sans comprendre aussi comment les humains qui l'étudient construisent leurs représentations — leurs croyances, leurs postures, leurs résistances.
Ainsi , Lucia a utilisé une combinaison de méthodes quantitatives et qualitatives. D'abord, une analyse textométrique de la controverse — j'ai pris 29 commentaires scientifiques publiés en réponse à un article très provocateur sur la sentience végétale, et je les ai analysés statistiquement pour faire émerger les structures du débat. Ensuite, j'ai fait passer un questionnaire à des chercheurs de disciplines très variées — biologistes, géographes, philosophes, mais aussi des non-chercheurs. Et enfin, des entretiens semi-directifs en profondeur.
Trois grandes postures se dégagent, qui correspondent à des positions épistémologiques vraiment différentes. La première, la plus représentée — surtout chez les biologistes expérimentaux, et majoritairement des hommes dans ce corpus — c'est : "Sans cerveau, pas de sentience." Ces chercheurs acceptent la complexité biologique des plantes, mais excluent toute forme de subjectivité au motif qu'il n'y a pas de structures équivalentes à celles qui supportent la conscience animale. Ensuite c'est la vigilance épistémologique. Ces chercheurs — surreprésentés par des femmes dans ce corpus, ce qui est intéressant en soi — ne rejettent pas la question frontalement, mais ils exigent plus de rigueur dans les termes et les méthodes. Ils posent la question : peut-on scientifiquement parler de sentience sans avoir des critères valides et des définitions partagées ? C'est une posture prudente, intermédiaire, qui refuse d'entrer dans un débat mal posé. La troisième, davantage associée aux sciences humaines et sociales, s'intéresse aux effets du langage lui-même. Ces chercheurs ne discutent pas tant des faits biologiques que des conséquences de l'usage du mot "sentience" appliqué aux plantes. Parce que ce mot, dans le public, dans la communauté scientifique, dans le droit, il ne veut pas dire la même chose. Et certains s'inquiètent que ça brouille les distinctions, banalisent les questions de souffrance animale, ou ouvrent des débats éthiques très difficiles à trancher sans base empirique solide.
Il y a quelque chose de fascinant : souvent, c'est la découverte d'un nouvel outil qui fait basculer un chercheur vers l'étude de la sensibilité végétale. L'électrophysiologie, le time-lapse, les sondes calciques... Ces innovations méthodologiques ne font pas que produire de nouvelles données. Elles modifient le regard qu'on porte sur les plantes. Quand vous voyez pour la première fois en time-lapse une plante explorer son environnement, quand vous enregistrez un signal électrique qui se propage comme une onde de choc à travers toute la tige en réponse à une blessure... votre façon de penser la plante change. Les instruments participent à construire l'objet de recherche.
Autre chose que j'ai trouvé vraiment touchant. Plusieurs figures importantes de la neurobiologie végétale ont abordé ces questions de sensibilité, de cognition, après leur retraite — libérés des contraintes institutionnelles, des injonctions à publier dans certaines revues, des pressions des pairs. Peter Barlow, botaniste, s'est engagé dans la neurobiologie végétale précisément après son départ à la retraite.
Le langage comme champ de bataille
Le sens des mots employés est absolument central. Et c'est une des contributions que j'ai pu faire dans ma thèse — montrer que la controverse autour de la sensibilité végétale n'est pas seulement une dispute sur les faits. C'est aussi, très profondément, une dispute sur les mots.
Prenez le mot "percevoir". En biologie, il désigne de façon fonctionnelle la capacité d'un organisme à détecter et intégrer des signaux. Sans nécessairement impliquer de dimension consciente. Mais dans les sciences humaines, "percevoir" suppose un sujet percevant, une intégration centralisée, souvent associée à une expérience vécue. Donc quand un biologiste dit "la plante perçoit la lumière", il dit quelque chose de précis et de non-controversé. Mais si un journaliste ou un autre public l'entend, il y a un risque de glissement vers "la plante ressent la lumière" — avec toutes les connotations psychologiques que ça implique.
Et le mot "sentience" en anglais, c'est encore plus compliqué ! Il n'a pas d'équivalent exact en français — c'est déjà révélateur. En anglais, il oscille entre une acception biologique, la capacité à ressentir des stimuli, et une acception phénoménologique, la capacité à éprouver subjectivement des états internes. Et selon les disciplines, les cultures, les traditions scientifiques, ce mot va déclencher des réactions très différentes. Antonio et Hanna Damasio — des figures majeures des neurosciences — ont ainsi écrit dans leur commentaire que "l'hypothèse que les plantes pourraient être sentientes confond la notion de sentience avec celle de sensing." C'est une critique de vocabulaire, pas de biologie.
Des études récentes montrent que même des chercheurs qui pensent parler de la même chose utilisent les mêmes mots pour désigner des réalités différentes — souvent sans s'en rendre compte. Et c'est une source majeure de malentendus et de conflits dans les débats scientifiques. Le langage n'est pas neutre, il est chargé d'héritages disciplinaires, culturels, parfois personnels. Ricard Sole, dans ses commentaires, a dit quelque chose de juste : "Le raisonnement par analogie domine le champ de la cognition végétale. Ce qu'il faut, c'est une définition rigoureuse de la complexité cognitive." Et il a raison — mais le problème, c'est que cette définition rigoureuse reste à construire, justement parce que les disciplines ne s'accordent pas sur les termes.


La sensibilité végétale s'exprime partout où l'on prend le temps de l'observer . crédit : delphine bonnin
L'interdisciplinarité — en pratique, c'est quoi ? Qu'en dit Lucia ?
L'interdisciplinarité, souvent, ça reste un discours institutionnel — on dit qu'il faut faire de l'interdisciplinarité, que c'est important, etc. Mais en pratique, c'est difficile. Parce que ça implique vraiment de se former dans une autre discipline, d'apprendre ses codes, ses méthodes, sa façon de construire une preuve. Et surtout d'accepter que ta propre discipline n'ait pas le monopole du regard.
Ta double formation biologie-géographie, ça a changé comment tu regardes les plantes ?
Radicalement. En biologie végétale, la plante est souvent un modèle — on l'isole, on contrôle les conditions, on mesure des réponses. C'est puissant pour comprendre les mécanismes, mais ça peut parfois faire oublier que la plante est aussi un être situé — inscrit dans un territoire, dans un paysage, dans des pratiques humaines. La géographie m'a appris à penser la plante non pas comme un organisme biologique isolé, mais comme une entité composite, prise dans des réseaux de relations multiples — biologiques, territoriales, sociales, symboliques.
Et vice versa — qu'est-ce que la biologie a apporté à ton regard géographique ?
La biologie m'a donné un ancrage dans le concret, dans l'expérimental, dans le mesurable. La géographie peut parfois devenir très abstraite, très discursive. Avoir manipulé des cellules végétales, avoir enregistré des signaux électriques chez des plantes, avoir vu au microscope ce qui se passe quand on applique un anesthésiant sur des cellules de riz — ça m'a donné une réalité biologique que je n'aurais pas eu autrement. Et ça m'a aussi permis d'être plus critique vis-à-vis des discours qui projettent sur les plantes des catégories qui ne correspondent à rien d'observable.
Dans ta thèse, tu cites Donna Haraway sur les "savoirs situés". Peux tu nous en dire plus ?
Oui ! L'idée que tout savoir est produit depuis un point de vue situé — qu'il n'y a pas de regard de nulle part, pas d'objectivité absolue. Ce n'est pas un relativisme : ça ne dit pas que tous les savoirs se valent. Ça dit que tout chercheur est quelque part — dans une discipline, dans une institution, dans une culture, dans un corps. Et que reconnaître ça, c'est une exigence de rigueur, pas une faiblesse. Ma thèse est une illustration de ça : je suis simultanément biologiste et géographe, et cette double position produit un type de savoir que ni l'une ni l'autre des disciplines n'aurait produit seule.
Pourquoi ça compte — les enjeux éthiques et politiques
La question de la sensibilité végétale s'inscrit dans un contexte de transformation profonde de nos sociétés dans leur rapport au vivant. Est-ce qu'on doit reconsidérer notre relation aux plantes si on admet qu'elles perçoivent, qu'elles intègrent des informations, qu'elles répondent à ce qui se passe autour d'elles ? Ça touche à l'agriculture, à la foresterie, à la conservation... Et symboliquement, ça touche à notre façon de définir ce qui compte, ce qui mérite notre attention, ce qui mérite une forme de respect.
Par exemple, la Suisse a créé un Comité d'éthique des plantes au sein d'une commission fédérale sur la biotechnologie. Et dans leur rapport de 2008 — "The Dignity of Living Beings with Regard to Plants" — ils affirment que les plantes possèdent une valeur propre et qu'elles ne devraient pas être traitées de manière arbitraire. Ce n'est pas une interdiction de les utiliser. C'est un principe de respect proportionné du vivant végétal. C'est la première reconnaissance institutionnelle d'un statut moral des plantes en Occident.
Et c'est un peu ce que Robin Wall Kimmerer fait dans ses écrits aussi — elle vient de traditions autochtones nord-américaines où les plantes ont un statut très différent.
C'est une ouverture présente dans la thèse — vers d'autres cultures, d'autres façons de concevoir la relation avec le végétal. Parce que le paradigme aristotélicien, la hiérarchie du vivant que j'ai décrite au début, c'est un paradigme occidental. Il y a des cultures qui ont des conceptions très différentes, où les plantes sont des acteurs, des esprits, des sujets — pas des ressources. Et même si ces ontologies ne sont pas directement compatibles avec le langage scientifique, elles peuvent nous interpeller, nous inviter à envisager des possibles que notre propre tradition a occultés.
QUE RETENIR ?
Trois choses.
les plantes sont des vivantes à part entière, sophistiquées, adaptées, capables de percevoir leur environnement de façons multiples et de répondre de manière ajustée. Cette réalité-là, elle est documentée, reproductible, solide. Elle mérite d'entrer dans notre représentation collective du monde.
la question de savoir si les plantes ressentent au sens où nous ressentons — si elles ont une expérience subjective — est une question ouverte. Et c'est bien qu'elle soit ouverte ! Ça veut dire qu'il y a encore des territoires à explorer, des outils à inventer, des questions à formuler. La science n'est pas fermée là-dessus.
cette question n'est pas uniquement scientifique. C'est une question sur comment nous voulons habiter cette planète, avec quels êtres, avec quels égards. Les plantes représentent 83 % de la biomasse sur Terre. Elles construisent nos paysages, elles oxygènent notre atmosphère, elles nourrissent nos corps. Et pourtant, on les regarde à peine. Peut-être que ça commence là : simplement les regarder vraiment telle qu’elles sont.
Pour en savoir plus :







