LES PLANTES
Il est temps d'explorer
L'empathie des plantes : science ou fiction ?
Les plantes peuvent-elles ressentir… voire éprouver de l’empathie ? Derrière cette idée fascinante, largement relayée dans la culture populaire, que dit la science ? Dans cet épisode, nous démêlons le vrai du faux autour de “l’empathie des plantes”. À travers l’histoire de cette notion , de la psychologie humaine aux expériences controversées de Cleve Backster , nous explorons ce qui est réellement observable chez les plantes… et ce qui relève de l’interprétation.
PODCASTDOCUMENTAIRE
Avez vous entendu parlé de l'empathie des plantes ?
Une question piquante à laquelle nous nous attaquons dans cet épisode.
Au programme :
Ce que signifie vraiment l’empathie (et pourquoi elle est difficile à définir, même chez l’humain)
Ce que la science observe chez les animaux… et les limites de ces études
Le cas célèbre (et contesté) des expériences de Backster
Les risques d’anthropomorphisme dans notre regard sur le vivant
Les véritables capacités de perception et de réaction des plantes
Un épisode pour faire le tri entre science et fiction, et redécouvrir la richesse du monde végétal sans lui prêter des émotions humaines.


Avez vous entendu du fait que les plantes seraient capables d’éprouver de l’empathie pour d’autres êtres vivants ? Mais connaissez-vous les origines de ces propos et surtout ce qu’en dit la science ?
Nous avons pris un réel plaisir à nous pencher sur des capacités incroyables qu’auraient les plantes, à savoir une forme d’empathie ou du moins des capacités à ressentir la souffrance d’autres vivants. A la base de littérature de science fiction dont certaines récentes, ces propos et affirmations ont une histoire, peuvent être luent à la lumière d’un contexte particulier. C’est au prisme des sciences et de la méthode sur lesquelles elles s’appuient que nous vous proposons de recentrer le débat, éclaircir ce qui a été validé scientifiquement ou non. Bref, une pincée de debunkage, de remise en perspectives mais surtout de sciences !
Qu'est-ce que l'empathie ?
Tout d’abord, il est intéressant de se pencher sur la définition du terme “empathie”. L’origine latine du mot nous indique par son préfixe “en” signifiant “dans” et par “pathie” rapportant à “sympathie” qu’il s’agit de la capacité à s’identifier à autrui et ressentir ce qu’il ou elle ressent. (cnrtl). la racine grec quant à elle signifie littéralement “passion” pour “empatheia” en référence à la passion du Christ : “en” dans “pathos” le “sentiment”.
Ce concept a été introduit en esthétique par Lipps en 1897 et traduit en anglais par le terme « empathy » vers 1909 par Tichener. Pette aparté sur la discipline de l’esthétique qui est une branche de la philosophie qui étudie la perception du beau, de l’art et, plus largement, des expériences sensibles. Selon la théorie de l'empathie de Lipps, il s’agit de se projeter dans un objet perçu, établissant ainsi une identification entre soi-même en tant que percepteur et une autre personne ou un autre objet de perception esthétique ou de contemplation. Il définit à l’époque, quatre types d'empathie : l'empathie apperceptive générale (perception active avec prise de conscience et interprétation par l’esprit de ce que l’on voit), l'empathie empirique (fondée sur l’expérience et le vécu), l'empathie d'humeur (influence de l’humeur des autres sur sa propre humeur) et l'empathie pour l'apparence sensible des êtres vivants (capacité à percevoir et à comprendre l’état émotionnel d’autrui à travers le comportement et les expressions d’un autre être vivant pas nécessairement humain)(Hornblow , 1980).


Théodor Lipps, le premier à introduire le concept d'empahie soit : "se sentir dans"
En psychologie contemporaine :
De nos jours, en psychologie, l’empathie est un comportement qui va donc au-delà de la sympathie par le fait d’être capable d’identifier l’émotion vécue par autrui et de la comprendre mais sans se confondre avec (moi et autrui sommes distincts). On peut distinguer deux types d’empathie, l’empathie cognitive qui s’arrête à la capacité à se représenter ce que l’autre ressent et l’empathie émotionnelle qui tend à ressentir nous même ces émotions. Attention, on parle parfois de compassion, celle-ci consiste en le fait de ressentir pour la personne un état émotionnel et non avec elle (Singer and Klimecki, 2014).
Etude de l'empathie en science :
Ici clairement nous nous aventurons dans les méandres de la psychologie humaine qui elle même discute ces concepts et la manière de les étudier chez l’humain. Concrètement, étudier les phénomènes d’empathie passe par de l’imagerie médicale du cerveau, des questionnaires et entretiens ou de l’observation du comportement. De nombreuses études s’intéressent donc également à l’empathie chez les animaux non humains et en particuliers les primates ou les processus d’empathie semblent être du même ordre, à savoir l’imitation des comportements émotionnels par la stimulation visuelles. Sachant que chez l’humain, l’imagination et la mobilisation de souvenirs et d’émotions vécues jouent également un rôle dans l’empathie.C’est notamment chez le rat que des comportements d’empathie liés à la peur ont été observés ou encore chez la souris en réponse à la douleur de congénère, entraînant des états de sidération. Dans ce dernier cas, les souris réagissent davantage à leurs proches parents qu’à la douleur de congénères plus éloignés d’elles.(Edgar et al. 2012)
Certaines recherches s’intéressent également à l’empathie chez les oiseaux. Par exemple, des pigeons entraînés à obtenir de la nourriture réduisent leur comportement quand un autre pigeon souffre. Chez les oies, le rythme cardiaque augmente davantage lorsqu’un proche est impliqué dans un conflit, ce qui suggère une sensibilité particulière aux autres. Chez les poules, des mères réagissent à la détresse de leurs poussins avec des changements physiologiques et des vocalisations, même si on ne peut pas encore dire clairement s’il s’agit d’une véritable empathie. Du côté des corbeaux, on observe des comportements de consolation après des conflits, surtout entre individus proches, ce qui pourrait indiquer une forme de soutien social. Cependant, certains comportements qui semblent coopératifs, comme chez les étourneaux, pourraient simplement être le résultat d’un apprentissage, et non d’une empathie réelle. (Edgar et al. 2012)
En résumé, il reste difficile de prouver une empathie complexe, comparable à celle des humains, chez les animaux non humains et impliquant une réelle capacité à se mettre à la place d’autrui.
Vous voyez donc que reconnaître une forme d’empathie autre que chez l’être humain, si elle existe, est difficile d’accès.
Si l’on revient aux activités de Backster, il équipa sa plante avec les électrodes mesurant la conductivité de la peau habituellement. Il observa un signal tout d’abord en arrosant la plante qu’il compara à celles qu’il observait chez l’humain et en déduisit que le dracaena avait eu une réaction émotionnelle à son arrosage.
A cette étape, nous pouvons relever plusieurs choses. La première est que les électrodes placées au niveau des feuilles, mesurent, lorsque le dispositif est isolé électriquement (on peut supposer que c’était le cas à l’époque compte tenu de l’expérience de Backster) les variations de potentiel de surface des feuilles qui sont des réponses classiques d’activités électrochimiques mesurées chez les plantes mais aussi chez les animaux. On peut faire un parallèle avec l’électroencéphalogramme qui mesure l’activité électrique des neurones du cerveau et qui consiste à placer des électrodes à la surface du crâne pour cela.
Ces activités électriques, présentes aussi chez les plantes, nous les décrivons d’avantages dans l’épisode 5 de RPPL : “Neurone, la fibre végétale” . Rapidement, il s’agit de variations de potentiels de membrane transitoires comme une réponse rapide et d’ajustement des cellules à une stimulation, exprimée en mV.
Dans le cas de l’arrosage d’une plante, on observe une variation de ce potentiel de membrane, notamment car l’état hydrique de la plante (si elle est gorgée d’eau ou non) aura un impact sur la réactivité du signal. Car cette mesure est dépendante de l’eau dans la plante. Il est donc normal d’observer une variation de cette mesure en réponse à l’arrosage d’une plante mais cela ne traduit en aucun cas un potentiel état émotionnel de cette plante.
Lorsqu’on mesure sur un temps long ce potentiel de surface, nous mesurons les variations nombreuses qui traduisent des réponses physiologiques de la plante, en réponse à des phénomènes de leur environnement mais aussi parfois des signaux liés à des activités d’appareils électriques ou électromagnétiques à proximité des électrodes. C’est pourquoi il est important d’être dans un environnement contrôlé lors de la mesure, et de placer l’expérience dans une cage de faraday, dispositif permettant de stopper les champs électriques et électromagnétiques extérieurs.
Hors, Cleve Backster relate relever des signaux sur la plante avant même d’avoir appliqué quoi que ce soit, notamment dans l’intention de la brûler. Cela est tout à fait possible, car même parfois les vibrations du sol lorsqu’on approche une plante entraîne une vibration de la plante elle-même et des électrodes. M Backster parle de “perception primaire” partagée par tout le vivant voire même les objets inertes. Mais vous comprenez à la lumière de ce qu’on vous dit précédemment que ces signaux mesurés étaient sans doute des artefacts.
L’expérience des artémies (sorte de petits crustacés marins utilisés pour nourrir les poissons) pousse encore plus loin les idées controversées de Cleve Backster. Convaincu que les plantes sont connectées à toutes les formes de vie et empathiques, il imagine une expérience où des artémies sont volontairement bouillies vivantes, afin de tester si une plante réagit à leur mort et leur souffrance.
Pour Backster, les variations électriques mesurées alors chez la plante serait la preuve d’une conscience universelle reliant tous les êtres vivants, même les plus “simples”. Mais cette expérience révèle surtout une contradiction en elle même en hiérarchisant la vie : il considère à la fois que toutes les formes de vie sont profondément connectées, tout en maintenant une hiérarchie entre elles. De plus, il interprète les réactions de ses plantes comme de la pitié ou du stress, une forme d’empathie donc, comme de l’empathie humaine, totalement anthropomorphique. Autrement dit, il projette ses propres attentes sur ses résultats.
Ici il est important de noter que les anthropomorphismes peuvent créer des interprétations malheureuses qui ne servent en rien le règne des plantes telles qu’elles sont réellement et qui leur prête des intentions humaines, remplaçant l’humain une fois de plus comme la référence à atteindre.
Malgré tout, les expériences de Cleve Backster ont crée un engouement sans précédent pour la réactivité des plantes et leurs capacités de réception. Elles ont été surinterprétées, reprises dans la littérature et les arts et source d’inspiration et de best seller en science fiction dont certains ouvrages récents. Le livre “la vie secrète des plantes “ de Peter Tompkins et Christopher Bird a d’ailleurs fait plus de mal que de bien aux recherches sur la communication chez les plantes et leur comportement. Et dernièrement, la fiction “la voix de l’arbre” de Bernard Werber s’inspire largement de Cleve Backster, de ses propres mots.




Utilisation d'un polygraphe , ou détecteur de mensonge (1945).
Car les expériences n’ont, à ce jour, jamais pu être reproduites en suivant une méthode scientifique, garante de lever tout biais d’interprétation subjective en s’en tenant à une observation rigoureuse, répétée et contrôlée. Cette hypothèse, pour être validée scientifiquement, doit être testable et réfutable.
Les critiques scientifiques de l’époque envers Backster, justifiées, ont été rudes, alors même qu'il croyait à ses études et expériences le poussant à avancer des arguments de l’ordre du glissement épistémologique, inattaquable et sortant du cadre scientifique, appuyant les critiques.
Cependant, cette fougue qu’a transmise Cleve Backster au public ne s’éteint pas et témoigne peut-être d’un intérêt pour comprendre et connaître davantage le fonctionnement des plantes. Et honnêtement, les sciences démontrent de nombreuses capacités de sensibilité, d’action, d’ajustements biologiques, d'interaction, de communication, de réactivité dans le monde des plantes qui n’est à démontrer et qui peut sans aucune mesure alimenter la fiction et l’émerveillement de chacun et chacune. Et nous espérons que ce podcast ou encore notre livre, sensibles par nature, participent à vous convaincre de cela.
Pour cette dernière partie, nous avons consulté un article de Randy Laist parue en 2024 qui revient sur ces travaux et a le mérite d’apporter une vision holistique à la fois scientifique au sens biologique du terme mais aussi de noter ce que ces travaux, bien qu’avec des sur-interprétations, ont apporté par la suite. A savoir, une tentative d'explorer la sémantique qui relie les plantes et les êtres humains.


Petite aparté sur le fonctionnement d’un polygraphe : le polygraphe mesure les paramètres physiologiques de la personne interrogée , à savoir le rythme cardiaque, la pression sanguine, la respiration et la conductivité de la peau , c'est-à -dire la transpiration. Il est basé sur le principe que ces paramètres varient en cas de stress intense ou d’émotion forte, traduisant, dans le cas de l’utilisation lors d'interrogatoires, l’énoncé de propos mensongers ou non. Il est important de noter que des personnes exercées ou au contraire fortement émotives peuvent entraîner une interprétation fausse du relevé de ces paramètres et ce système n’a pas de valeur légale en droit et sa fiabilité scientifique est fortement critiquée.
Et pour les plantes ?
Revenons-en donc à nos moutons ou plutôt aux plantes. Imaginez qu’elles soient capables également d’empathie, comment alors cela se manifeste et quel sens ou utilité biologique cela aurait-il ? et surtout n’est-ce pas un raccourci qui porte à confusion et nuit à ce que sont les plantes aux vues des connaissances scientifiques que l’on en a ?
Peut être connaissez vous l’effet Backster qui décrit le fait que les plantes réagiraient aux pensées humaines soit une idée avancée par Cleve Backster dans les années 1970 aux états unis. Spécialiste reconnu des interrogatoires à la CIA grâce à son polygraphe ou détecteur de mensonges, Backster s'était forgé une réputation d'expert à son départ à la retraite. C’est par la suite qu’il testa par curiosité son polygraphe sur son dracaena.


Ouvrages de Cleve Backster où il relate ces expériences et ce qu'il en conclut.
Cleve Backster s'était pris de passion pour l'étude des plantes avec un polygraphe.


Exemple de montage avec électrodes traversantes dans un plant de tabac en laboratoire. Le signal enregistré à la suite d'une stimulation s'appelle une variation de potentiel. CC-BY-04 Lucia Sylvain-Bonfanti






Artemia salina mesurant pas plus de 10 mm.
Bernard Werber s'inspire de Cleve Backster pour "La voix de l'arbre". Un récit purement fictif.
Conclusion :
Nous arrivons au terme de cet épisode qui, nous l’espérons vous a éclairé sur cette question de l’empathie chez les plantes. Au-delà de la signification du terme, de la complexité à étudier ce phénomène et de ce qui est réellement mesurable chez les plantes, nous avons voulu décrypter pour vous les travaux de Cleve Backster qui reviennent régulièrement au goût du jour. Le tout nous amenant à dessiner les contours de ce que les sciences ont réellement décrit ou non sur de potentielles émotions chez les plantes ou une potentielle empathie. Pour aller plus loin, quel intérêt évolutif dans un contexte de survie, pour les plantes, que d’éprouver des émotions ou même de l’empathie ?
Et pourtant, certaines expériences viennent bousculer notre regard. L’arabette des dames, a été observée par des chercheurs et ils ont remarqué que lorsque les plantules étaient apparentés, les feuilles s’orientaient de manière à ne pas faire d’ombre à leurs voisines proches . Comme pour leur laisser la place. Il ne s’agit pas d’empathie, même si certains utilisent le concept d’entraide, mais ce geste raconte que le monde végétal est peut être bien plus subtile qu’on ne l’imagine, différemment de nous. Sans leur prêter nos émotions, on peut simplement regarder autrement, là où il y a déjà tout pour s'émerveiller.
Pour en savoir plus, les références bibliographiques :
https://www.psychology.org.nz/journal-archive/PSYCH-Vol91-1980-4-Hornblow.pdf
https://doi.org/10.1215/22011919-11150051
https://doi.org/10.1016/j.applanim.2012.02.006



